Publié en mai 2011

Professionnalisme : pour assurer l’équilibre

Le professionnalisme est assuré par les lois et le système judiciaire, mais surtout par la conscience professionnelle des individus et l’autodiscipline qu’ils se donnent comme ordre professionnel. Il représente un point d’équilibre entre les différents conflits de valeurs et d’intérêts présents dans toute pratique professionnelle.

 

 

Le concept de professionnalisme peut être considéré comme la clé de voûte d’une profession. En effet, l’exercice d’une profession comporte plusieurs éléments qui jouent souvent comme des forces divergentes et contradictoires. Le professionnalisme assure la convergence et l’équilibre de ces forces.

En examinant la pratique de l’ingénierie, il est possible de dégager trois principaux éléments, en opposition entre eux.

  1. La concurrence

Exercer la profession d’ingénieur est une façon de gagner sa vie et d'améliorer sa situation. Mais, dans la réalisation de pareils objectifs, on entre forcément en concurrence, sinon en compétition avec d’autres personnes : des confrères, des membres d’autres professions ou d’autres citoyens qui veulent également se tailler une place sur le même marché.

  1. Les clients

Cette situation, déjà conflictuelle, est elle-même à l’origine d’un autre conflit avec le marché lui-même, plus précisément avec les clients. Ceux-ci voudront profiter au maximum de ce conflit; ils viseront à obtenir les meilleurs services au meilleur prix.

Par contre, n’étant pas habituellement compétents dans les services qu’ils demandent, les clients sont largement dépendants de l’honnêteté des professionnels auxquels ils recourent. Comment éviter, dans ce contexte, les écueils que constituent les déclarations inexactes, les prix abusifs ou, tout simplement, l’exploitation de la bonne foi?

  1. La société

Comment éviter que les activités professionnelles ne nuisent à l’ensemble de la société? Pendant longtemps, par exemple, nous avons vécu sur le postulat que le progrès technologique ne comportait que des avantages pour la société. L’industrialisation était considérée comme une sorte d’absolu dans tout projet de développement.

La réalité nous amène aujourd’hui à nuancer cette croyance. La pollution, le risque d’épuiser les ressources non renouvelables et de détruire l’environnement, les maladies industrielles, les stress sociaux causés par la réduction ou la transformation du travail nous incitent à plus de circonspection.

Plus concrètement, nous nous demandons à quelles conditions le développement technologique et, donc, la pratique de l’ingénierie peuvent atténuer ou éliminer les répercussions sociales ou environnementales qu’ils engendrent.

Trois types de conflits

Nous constatons qu’exercer une profession engendre trois types principaux de conflits :

À chacun de ces stades, se trouvent des lois ou des règlements visant à résoudre ces conflits. Dans le cas de plusieurs professions, le législateur québécois définit, par exemple, dans un champ donné de pratique, des actes qui ne peuvent être posés que par les membres d’une profession déterminée. C’est là une façon d’harmoniser concurrence, compétence et sécurité du public.

Ainsi, dans le cas de certaines constructions ou de certains traitements médicaux, les expertises et les décisions les plus importantes seront effectuées par une personne dont la compétence est reconnue et qui se portera responsable de ses actes. À un autre niveau, le législateur réglementera la publicité pour éviter que le public ne soit victime de prétentions mensongères. Enfin, plusieurs lois et règlements visent la sécurité de la société, telles les lois sur l’environnement.

Les professions se limitent-elles à ces normes? Est-ce que le professionnalisme pourrait se satisfaire de ces règles générales? La tradition professionnelle fournit une réponse éloquente à ces questions.

D’hier à aujourd’hui

Au XVIIIe siècle avant notre ère, Hammourabi, roi de Babylone, sent le besoin de rassurer la population à l’égard des constructeurs de son temps : il introduit dans son fameux code des clauses obligeant les architectes et les ingénieurs à dédommager leurs clients victimes de négligence ou d’incompétence. Le serment d’Hippocrate visant à rassurer les clients de la médecine remonte probablement au IVe siècle de notre ère.

Au XIIIe siècle, Étienne Boileau, administrateur de Paris au temps de saint Louis, rédige Le livre des métiers de Paris. Il y fait le recensement et la révision des 226 métiers pratiqués alors sur son territoire. Nous pouvons y constater que tous ces artisans se sont regroupés en corporations de métiers et que, pour gagner la confiance du public, ils contrôlent la formation des apprentis et la discipline de leurs membres. À cette époque, il n’existe même aucune loi régissant ces métiers : l’autodiscipline des membres et des corporations semble suffire pour assurer la compétence et le respect de la déontologie des pratiques.

De nos jours, les gouvernements considèrent que l’autodiscipline ne suffit plus, et les professions sont régies par plusieurs lois et règlements. Pourtant, on prend bien soin habituellement de ne pas soumettre les professions à un contrôle purement extérieur. Les ordres professionnels continuent d’exercer un certain contrôle sur la formation et la discipline de leurs membres. D’où ce pouvoir de contrôle reconnu, par exemple, à l’Ordre des ingénieurs du Québec en matière de formation, d’admission et de discipline.

Maintenir l’équilibre

L’activité professionnelle, comme toute activité humaine, comporte de multiples avantages pour le professionnel lui-même et pour la société.

Au professionnel, elle apporte revenus, statut, accomplissement de soi et satisfaction d’être utile à ses semblables.

À la société, l’activité professionnelle apporte progrès, bien-être, solution de problèmes divers ou encore satisfaction de besoins que seul l’avancement de la science ou de la technologie peut permettre.

Cependant, comme toute activité humaine, l’activité professionnelle peut être déviée de ses finalités. Le professionnel peut être négligent et ainsi priver les autres de la compétence qu’il doit assurer. Il peut faire passer le profit avant les services qu’il doit rendre. La science et les savoir-faire dont les professionnels doivent faire profiter la société peuvent se retourner contre elle, comme cela risque d’être le cas avec certaines recherches de la biotechnologie ou encore avec un développement industriel incontrôlé.

C’est le rôle du concept de professionnalisme de résister à cette tendance anthropique de toute activité humaine. En se centrant sur la compétence et la responsabilité, il assure non seulement l’équilibre de l’activité professionnelle, mais aussi, pour une large part, l’équilibre de la société elle-même.