Publié en mai 2011

Mis à jour en décembre 2014

Le risque zéro n'existe pas

M. Philippe Essig, conseiller du premier ministre Jospin de la France disait, lors du Congrès conjoint des associations CPGSC, CRAIM et DRIE-Montréal tenu à Montréal en novembre 2002, ce qui suit. « La presse, la télévision et la radio rappellent chaque jour les catastrophes qui surviennent : le sang contaminé, les populations touchées par le sida, les glissements de terrain, l’écrasement du Concorde (lors d’un décollage à Paris-Charles-de-Gaulle), le naufrage de l’Erika en 1999 (navire ayant libéré des produits pétroliers qui souillèrent les plages de Bretagne), l’explosion de l’usine AZF de Toulouse (explosion d’un entrepôt de nitrate d’ammonium qui causa 30 morts en 2001), etc. Et pourtant, les systèmes de production, l’aéronautique, le rail, la chimie… n’ont jamais été aussi sûrs. »

Mais, l’échelle du nombre d’accidents a changé. Depuis 40 ans, les résultats sont spectaculaires. Dans les secteurs de la chimie et du pétrole, la fréquence des blessures au personnel avec arrêt de travail a été réduite par un facteur de quatre. Dans l’aérien et le ferroviaire, le risque d’accidents catastrophiques est trente fois moins important qu’en 1960. Quant au nucléaire, les incidents sont dix fois moins fréquents que dans les secteurs de l’aéronautique et du rail; un taux d’accidents de un par un million d’heures de fonctionnement est atteint.

« L’accident de Toulouse a rappelé l’existence du risque industriel et les conséquences dramatiques qu’il pouvait avoir pour les populations. Et pourtant, il ne faut pas oublier que le risque fait partie de la vie de toute personne et est présent dans toutes les activités de cette dernière. » Citons quelques exemples.

Le risque lié au transport

Le transport routier : il est, et de loin, celui qui affecte le plus notre société dans ses conséquences humaines et matérielles. Chaque année, il engendre plus de 400 morts au Québec, plusieurs dizaines de milliers de blessés, souvent très graves et des conséquences matérielles immenses. Mais étant un risque diffus et quotidien, il passe finalement inaperçu.

Le transport maritime : depuis douze ans, deux catastrophes maritimes en Europe (Zeebrudge et le Golfe de la Baltique), sans oublier le drame de l’Erika et celui du Prestige (Espagne 2002) toujours présents dans les mémoires, ont rappelé que des techniques ou des exploitations qu’on croyait maîtrisées pouvaient encore se révéler meurtrières.

Le transport aérien : le transport aérien est le mode de transport le plus sûr qui existe, mais, à New York, le 13 novembre 2001, le vol American Airlines 587 s’écrasait (et plusieurs autres depuis lors), nous rappelant que certains phénomènes physiques du transport aérien ne sont pas toujours complètement maîtrisés.

Le risque alimentaire

Plusieurs crises ont frappé l’opinion publique occidentale au cours de la dernière décennie. Ce risque existe et il ne faut pas le négliger, même si ses conséquences sont encore mal connues.

Les risques domestiques

Au quotidien, c’est le risque côtoyé tous les jours.

Le risque lié aux habitudes de vie

Tabac, alcool, drogues avec des conséquences immenses se chiffrant en centaines ou en milliers de morts soudaines ou prématurées entraînées par des abus.

Le risque sportif

Il suffit de voir l’attrait de la compétition de haut niveau dans la plupart des domaines du sport pour en mesurer l’importance. Notons cependant que des règles de sécurité sont jugées de plus en plus nécessaires pour encadrer ces pratiques et limiter les risques.

Le risque lié aux événements naturels

Malgré les progrès de nos connaissances, le risque sismique et le risque de tempête dans certains pays ont souvent des conséquences dramatiques, se comptant en centaines voire en milliers de morts. Chez nous, bien que les pertes en vie aient été moindres, les inondations du Saguenay (1996), le grand verglas (1998) et les inondations du Richelieu (2013) ont touché les Québécois dans leur sécurité.

Risque absolu

N’oublions pas qu’au début du siècle dernier une météorite est tombée en Sibérie, détruisant des dizaines de km2 de forêt.

Notre société devrait avoir un minimum de cohérence dans l’appréciation des risques que nous encourons et de ses conséquences. Notre pays doit prendre conscience de cette permanence du risque dans notre environnement; il doit réaliser que le risque est intimement lié à la vie humaine, qu’il n’y a pas d’activité sans risque. Le risque est dans la nature de l’homme. Sans prise de risque, il n’y aurait jamais aucun progrès. Toutefois, tous les risques devraient être identifiés, analysés et évalués afin de définir s’ils sont jugés acceptables par ceux qui ont à le supporter.

Certes, il faut faire une distinction très importante entre les risques courus volontairement (ou acceptés consciemment par chacun d’entre nous) et ceux qui sont imposés. Cette distinction est visible dans les différences de comportement découlant des conséquences d’un accident sur la route ou d’un accident de chemin de fer ou de transport aérien. L’écho n’est pas le même ni dans la population, ni dans les médias qui en rendent compte. Dans le premier cas, nous sommes directement acteurs du phénomène qui peut conduire à l’accident, dans les seconds, nous les subissons. Il est indéniable que le risque industriel ou technologique se place dans cette seconde catégorie du risque subi.

Depuis 1990, s’est développé dans les esprits un mythe du « risque zéro », largement repris par les médias. Il y a là un danger grave et l’on doit se garder de véhiculer de faux concepts qui trompent les gens et contribuent au désenchantement et à la perte de confiance lorsqu’un accident survient. Le risque existe et il existera toujours.

Philipe Essig disait : « Si je disais aujourd’hui en tant qu’expert des chemins de fer qu’il n’y aura plus de déraillements, je serais menteur. De même, si je disais aujourd’hui qu’il n’y aura plus d’accident industriel, je serais aussi un menteur. »

Voilà un problème culturel où la responsabilité de chacun est engagée pour exprimer la vérité.

La culture s’est transformée au cours du siècle dernier, passant d’une culture de la fatalité à celle de l’indifférence :

L’appréciation des risques provoque l’évolution de notre société vers une culture de la connaissance responsable et « participative », dans la mesure où les choix qui résultent de cette connaissance responsable devront être faits dans un cadre démocratique avec l’ensemble des gens concernés (parties prenantes).

M. Essig poursuit en disant qu’il faut « Développer une vraie culture de sécurité » à l’opposé de développer une culture du risque.

Parler de sécurité, c’est s’imprégner de l’obligation éthique de regarder les problèmes en face, dans la réalité complexe, leur dangerosité, mais aussi leurs aspects bénéfiques, dans toutes leurs dimensions scientifiques, économiques, managériales, administratives, sociologiques, sociétales, etc. Cela va très loin!

Entrer dans une culture de sécurité, c’est admettre que, malgré les efforts de prévention, il n’est pas possible de tout savoir et il est toujours possible de se tromper. Les progrès fulgurants de la science et de la technologie peuvent créer le sentiment que tout est connu. Les accidents font progresser la connaissance, car ils mettent en lumière les failles de certitudes abusives. Au moment de l’accident de Toulouse en 2001, tous les experts pensaient que le nitrate d’ammonium ne pouvait pas exploser sous les conditions existantes! Sachons reconnaître les lacunes de nos connaissances.

Une telle démarche ne peut se concevoir que dans le cadre d’une approche systémique.