Publié en mai 2011

Que signifie être un professionnel?

Si vous aviez le choix, seriez-vous membre d’un ordre professionnel?

Pour être membre d’un ordre professionnel il faut d’abord avoir reçu une longue formation spécialisée. Il faut ensuite accepter d’exercer sa profession dans le respect d’un code de déontologie et de règlements, quitte à risquer des mesures disciplinaires dans le cas de comportements jugés hors normes. Cela signifie également : servir prioritairement l’intérêt du public avant le sien.

Peu étonnant alors que, vus sous cet angle, les ordres professionnels aient mauvaise presse auprès de certains de leurs membres qui voient mal l’utilité de verser une cotisation pour se voir imposer autant de contraintes.

Par contre, les ordres professionnels jouissent de nombreux privilèges qui rejaillissent sur leurs membres :

Ces nombreuses prérogatives assoient un important pouvoir social. Il n’y a pas si longtemps, les membres des professions reconnues constituaient une classe dominante, l’élite de la société moderne. C’est peut-être en partie pour cela que plusieurs associations professionnelles demandent à l’Office des professions d’être reconnues comme ordres professionnels.

Les contraintes sont-elles un prix trop élevé à payer en contrepartie des avantages? Sont-elles nécessaires? Si oui, pourquoi le sont-elles?

Qu’est-ce qui distingue un professionnel d’un non-professionnel?

Qu’est-ce qui fait, par exemple, qu’un ingénieur soit un professionnel et qu’un mécanicien ne le soit pas? Au sens de la loi, un professionnel, c’est d’abord une personne qui possède un savoir très spécialisé, d’un niveau de complexité élevé. Pour cette raison, ses actes ne peuvent être évalués que par des pairs.

Le client est rarement en mesure de juger de la qualité des actes professionnels. Si le service professionnel qu’il a reçu n’est pas à la hauteur de ce à quoi il a droit, non seulement il ne le saura pas toujours, mais il n’est pas certain qu’il sera en mesure, le cas échéant, de demander réparation pour les torts qu’il aurait pu subir. Autrement dit, parce qu’il ne possède pas lui-même le savoir spécialisé du professionnel — raison pour laquelle il le consulte — il se retrouve vulnérable devant le professionnel.

 

 

De plus, la relation professionnelle, c’est-à-dire la relation entre le professionnel et le client, se caractérise par sa dimension personnelle. Le client est le plus souvent amené à faire part au professionnel de renseignements confidentiels. Un professionnel qui verrait avant tout à son intérêt pourrait les utiliser à son avantage.

Le risque de préjudice lié à la nature des activités professionnelles et à la relation au client nécessite de protéger la relation professionnelle. À cette fin, l’article 23 du Code des professions stipule que la fonction première des ordres professionnels est la protection du public. L’article 87 leur fait obligation de se doter d’un code de déontologie.

Le législateur québécois a toutefois choisi de respecter l’autonomie des professions et de mettre en place, pour assurer la protection du public, une structure d’autorégulation qui, par des mécanismes de contrôle et d’inspection relevant des ordres professionnels, garantit la compétence des membres et la qualité des services.

Dans cette perspective, les contraintes imposées aux ordres professionnels se présentent davantage comme des garanties offertes au public qui assurent en même temps la crédibilité des professionnels.

La confiance et la responsabilité : au cœur de la relation professionnelle

De manière générale, les gens font confiance aux professionnels. Pour eux, un professionnel est une personne sérieuse qui, à côté de sa compétence plus technique, possède des qualités morales sur lesquelles ils peuvent se fier. Quelqu’un qui a intériorisé les valeurs mises de l’avant par son groupe professionnel.

Les gens croient que le professionnel agit, dans sa pratique, de manière responsable envers le client et le public en général, qu’il est soucieux du bien-être du public et que ce souci le distingue des charlatans de tout acabit. Ils savent que les codes de déontologie rappellent à chaque professionnel les valeurs et les qualités morales rattachées à leur profession : intégrité, probité, confidentialité, qualité, etc. Bref, ils considèrent que les ordres professionnels et le système professionnel québécois leur offrent des garanties suffisantes.

 

 

Pourtant, de nombreux cas de fautes professionnelles, d’abus de pouvoir, d’abus de confiance et de mauvaises pratiques ont entaché la confiance envers les professionnels et engendré un climat de méfiance. La crédibilité, la reconnaissance sociale et le prestige associés au statut de professionnel sont de plus en plus remis en question par un public averti, instruit et vigilant, particulièrement là où les risques environnementaux, physiques et sanitaires sont importants.

Dans ce contexte, les gens en viennent à douter des « qualités morales » des professionnels, de leur bonne volonté et de leur motivation à agir d’abord et avant tout dans l’intérêt du public.

L’ingénieur : un professionnel comme les autres?

L’activité professionnelle de l’ingénieur rappelle celle de tout professionnel : lui aussi exerce un savoir spécialisé et complexe qui l’amène à concevoir des ouvrages, des procédés et des instruments devant répondre à des normes de qualité et de sécurité élevées avant d’être utilisés par le public.

En outre, contrairement à l’avocat qui fait face à la seule obligation de moyen, l’ingénieur doit respecter deux obligations, l’une de moyen et l’autre de résultat. Le risque de préjudice est donc au cœur de sa profession.

L’ingénieur engage sa responsabilité dans tout ce qu’il conçoit et produit. Mais justement parce que son travail est plus technique qu’humain, l’ingénieur se reconnaît plus difficilement dans le modèle d’une relation professionnelle centrée sur la confiance d’un client en position de vulnérabilité. Et ce, encore moins aujourd’hui qu’il y a trente ans, puisque :

Ainsi, la responsabilité professionnelle de l’ingénieur se trouve également diluée dans celle de l’organisation qui l’emploie. Plusieurs industries sont déjà soumises à d’importants contrôles de qualité. Pourquoi alors, se demandent les ingénieurs, y ajouter l’inspection professionnelle? Pourquoi, à la limite, être membre d’un ordre professionnel? Certains ingénieurs en viennent à perdre de vue l’utilité et les avantages d’être un professionnel.

La crédibilité de l’ingénieur : une question de valeurs?

L’ingénieur est un expert habitué à penser de manière rationnelle. Il a une vision technique de son travail et propose des évaluations techniques. Par ailleurs, il évolue à la fois dans un environnement de développement industriel à haut degré de risque et dans une société où la culture démocratique incite les gens à se prononcer sur les questions de risque.

 

 

Sans doute, cette « irruption » du public dans l’acte professionnel est-elle dérangeante pour l’ingénieur. Dérangeante, parce qu’elle prend souvent une forme apparemment irrationnelle qui déroute l’expertise technique des professionnels. Le public n’est pas, en effet, forcément le mieux placé et le plus avisé pour porter un jugement sur le plan technique. Dérangeante également parce qu’elle oblige l’ingénieur à concilier vision technique, perception du risque — plutôt qu’évaluation du risque — et valeurs.

L’ingénieur n’est pas habitué à penser de cette manière. Cela l’oblige à repenser la manière de se concevoir comme professionnel, à saisir, au-delà de la lettre, l’esprit du professionnalisme.