Publié en mai 2011

Quelles valeurs pour l’ingénieur d’aujourd’hui?

 

 

D’abord, une question d’honneur

L’appartenance à une profession a longtemps été considérée comme un privilège réservé à une élite de la société. Seules quelques personnes pouvaient aspirer à ce statut. Le professionnel avait toutes les raisons de se montrer fier de son titre. En retour, il lui fallait assumer avec dignité ce rôle social important.

C’était une question d’honneur. Le mot peut paraître un peu vieillot aujourd’hui, mais il traduit bien un sentiment qui, lui, n’a pas vieilli : le sentiment de mériter de la considération et de garder le droit à sa propre estime.  

Ce sens de l’honneur était attendu de tous les professionnels, un peu à la façon dont il était attendu des chevaliers du Moyen-Âge qu’ils se montrent dignes de leur titre et de leur rang social.

Cela ne veut pas dire que tous les professionnels – comme tous les chevaliers, d’ailleurs – étaient à la hauteur de ces attentes. Il n’y avait pas plus méprisable qu’un chevalier abusant de son pouvoir au détriment des paysans et autres pauvres gens incapables de se défendre à armes égales. En s’abaissant à poser ces gestes disgracieux, celui-ci jetait aussi le discrédit sur les autres chevaliers. Ce faisant, il ne méritait plus d’appartenir à la confrérie des chevaliers.

À son origine, le professionnalisme s’est alimenté à ces mêmes valeurs de fierté, de dignité, de mérite et d’honneur. Quoi de plus normal, dans la mesure où, là aussi, il est d’abord question d’un pouvoir susceptible d’être mal utilisé?

Les temps ont changé

Évidemment, les temps ont changé à bien des égards, et la réalité de la pratique professionnelle des ingénieurs s’est considérablement transformée.

D’une part, les domaines de pratique de l’ingénierie se sont diversifiés au point où nous pourrions parler d’un certain éclatement de la profession. Les formations reçues sont conséquemment de plus en plus différentes, et les fonctions remplies par les ingénieurs sont tout aussi variées : conception, réalisation, exploitation, maintenance, distribution, gestion, développement des affaires, conseil, contrôle, évaluation, etc. Dans ce contexte, certains se demanderont ce qui unit encore la profession.

D’autre part, la majorité des ingénieurs sont maintenant salariés, alors que la pratique professionnelle était pensée à l’origine sous le mode de la pratique privée, dans une relation directe avec le client. Pour les ingénieurs salariés, le client est maintenant d’abord l’employeur.

Cela touche profondément la relation professionnelle : dans une pratique traditionnelle, le client est en position de vulnérabilité à l’endroit du service offert par l’ingénieur, et la relation professionnelle est alors centrée sur la confiance. Mais lorsque l’employeur est le client, la relation de confiance est encadrée par le contrat de travail. L’autonomie professionnelle de l’ingénieur s’en trouve limitée : il sera bien souvent attendu de lui qu’il agisse en fonction des seuls intérêts de l’organisation qui l’emploie, même s’il peut arriver que cela aille à l’encontre de ses devoirs et obligations envers le public.

À qui, alors, devrait aller la loyauté de l’ingénieur? À l’organisation qui l’emploie ou au public dont il doit assurer la sécurité et le bien-être?

 

L’éthique, toujours une valeur de premier plan

Dans ce type de situations, l’ingénieur pourrait être tenté d’adopter des comportements hors normes, c’est-à-dire d’agir à l’encontre de ce que le Code de déontologie exige de lui. Les pressions pour obtenir des contrats et pour produire toujours plus vite ainsi que la croyance selon laquelle il faut satisfaire le client à n’importe quel prix rendent l’ingénieur vulnérable quant au respect des valeurs de sa profession.

C’est alors, bien souvent, qu’apparaissent les ententes tacites ou les sceaux de complaisance, qu’un projet est réalisé par un ingénieur même s’il n’a pas toutes les connaissances requises ou encore que l’ingénieur néglige de prendre en considération les conséquences de son travail sur l’environnement, la santé, la sécurité ou la propriété des gens.

Vu l’importance de ces transformations, comment le professionnalisme des ingénieurs devrait-il s’inspirer de valeurs adaptées à notre réalité contemporaine?

Les valeurs de la profession

Nous faisions remarquer précédemment que les valeurs de fierté, de dignité, de mérite et d’honneur avaient nourri le professionnalisme d’autrefois. Sans être disparues, ces valeurs ne sont plus celles qui traduisent le mieux le professionnalisme contemporain.

La profession d’ingénieur se reconnaît aujourd’hui dans quatre grandes valeurs, soit :

La compétence doit être prise au sens large, car elle comporte trois volets : le savoir, le savoir-faire et le savoir-être.

Sur le plan du savoir, l'ingénieur compétent a acquis les connaissances scientifiques et techniques pertinentes, ainsi que celles relatives à la réglementation et aux règles de l'art applicables à son domaine de pratique. L'ingénieur compétent a également su élargir ses connaissances à des sujets complémentaires importants, comme la gestion de projets ou la gestion de risques, par exemple.

Sur le plan du savoir-faire, l'ingénieur compétent est celui qui fait une application rigoureuse des règles de l'art, ce qui se traduit entre autres par le choix et l'utilisation adéquate des bons outils d'analyse et de calculs. Parallèlement, l'ingénieur compétent a développé des habiletés pertinentes à son travail, par exemple en matière de gestion et de communication.

Enfin, sur le plan du savoir-être, l'ingénieur compétent est celui qui appuie sa pratique sur des attitudes à la mesure de ses responsabilités. Il fait preuve d'ouverture dans ses relations interpersonnelles, pratique l'écoute et un leadership favorisant l'atteinte des objectifs. Il est capable de remises en question et sait tirer les leçons de ses expériences afin d'améliorer sa pratique.

Le sens de l’éthique implique un processus de réflexion continue sur le sens et les conséquences multiples de ses actions. Dans ses réflexions, l'ingénieur doit privilégier en priorité et, en toute circonstance, d'abord l'intérêt du public, puis l'intérêt du client, avant son propre intérêt.

L'intégrité doit être au coeur de ses actions, dans tous les aspects de son travail. Il doit agir avec honnêteté et transparence, préserver la confidentialité des renseignements auxquels il a accès et sauvegarder son indépendance professionnelle.

L'ingénieur oriente son action conformément à sa conscience de véritable professionnel.

La responsabilité suppose que l'ingénieur n'accepte que les mandats pour lesquels il a les compétences et les moyens requis. Il doit de plus répondre de ses choix et de ses actes, ce qui se traduit dans le fait de se porter personnellement garant de son travail auprès de son client et de la société.

La signature de l'ingénieur doit être pour le public un gage de qualité, de fiabilité et de crédibilité. Cette crédibilité est importante à protéger pour la réputation de la profession et le maintien de la relation de confiance avec le public.

L'ingénieur est redevable vis-à-vis l'Ordre, ainsi que sur les plans civil, pénal et criminel de ses actions et de ses décisions, même celles qui sont posées en dehors du mandat ou du contrat qu'il a conclu avec son client.

L’engagement social de l'ingénieur se manifeste par le fait d'agir en citoyen responsable et d'exercer ses activités professionnelles selon les principes du développement durable. C'est donc dire que ses actions et ses décisions sont guidées par la prise en compte des impacts sociaux, économiques et environnementaux à long terme afin de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre à leurs propres besoins.

L'engagement social de l'ingénieur se manifeste aussi par le fait d'exercer un leadership positif auprès de ses confrères, par exemple pour les inciter à respecter les lois et les règlements, la déontologie et les valeurs de la profession.

Il peut également partager ses connaissances et son expérience dans son entourage professionnel, ce qui peut se traduire, à l'égard des jeunes ingénieurs, par le fait de s'impliquer dans des activités de mentorat et de parrainage, des contributions importantes à leur développement professionnel.

Par ailleurs, par leurs très grandes expertises, dans de multiples domaines, les ingénieurs peuvent mettre leurs compétences au service du débat public autant qu'à la recherche, et ainsi contribuer à éclairer les choix de société à l'égard du présent et de l'avenir.

Déontologie et valeurs

On fait souvent l’erreur de confondre les valeurs de la profession et la déontologie professionnelle. L’une et l’autre sont différentes, mais elles se complètent.

La déontologie est l’ensemble des devoirs et obligations imposés à des professionnels dans l’exercice de leur profession. Ce sont des règles qui ont été édictées dans le but premier d’assurer la protection du public et de baliser les relations du professionnel avec le client ainsi qu’avec sa profession.

Les valeurs sont d’une autre nature. Elles motivent quelqu’un à agir dans un sens plutôt que dans un autre. Par exemple, la personne qui valorise l’honnêteté est motivée à ne pas mentir, même lorsque l’occasion d’en tirer un profit se présente. Les valeurs font partie de la personne, elles s’expriment dans ses actes, ses paroles et ses attitudes.

Les valeurs guident également la façon qu’a le professionnel de comprendre et de respecter sa déontologie. Si les valeurs de la personne sont éloignées du professionnalisme, cette personne risque de ne pas appliquer correctement la déontologie. On pourra donc obliger quelqu’un à respecter des règles de déontologie sous peine de sanction, et des mécanismes sont prévus à cet effet dans tout ordre professionnel.

Toutefois, nul ne peut obliger quelqu’un à s’approprier des valeurs, à faire en sorte qu’elles deviennent comme une seconde nature, car il ne s’agit pas d’obéir à ces valeurs mais d’en partager le sens, de manière à agir en toute circonstance avec professionnalisme. Il n’en allait pas autrement des chevaliers qui partageaient des valeurs de fierté et d’honneur…

C’est par le respect des valeurs et de la déontologie que la profession d’ingénieur mérite la confiance du public.